Dans la série « parlons de l’école », voici un texte emprunt d’une grande humanité d’une enseignante de primaire ​qui fait autrement dans sa classe, qui sort du cadre pour mener à bien sa vocation, celle d’enseigner en donnant le goût aux élèves d’apprendre!
Merci à elle pour cet article et sa sincérité.

« Je travaille dans un endroit où il y a beaucoup d’humains. 
Dans cet endroit, il y a des humains qui se côtoient toute la journée en toute ignorance. Il y a des humains qui se sentent mal parce qu’ils ont peur, parce qu’ils ne comprennent pas ce que l’on attend d’eux, parce qu’ils s’ennuient, parce que l’on ne fait pas attention à eux, parce qu’ils sont seuls, parce qu’ils sont différents, parce qu’ils sont captifs. 
Il y a des humains qui se sentent bien parce qu’ils ont du pouvoir, parce qu’ils sont bien entourés, parce qu’ils savent ce qu’ils ont à faire, parce qu’ils ont trouvé quelque chose qui les intéressent. 
Dans cet endroit où je travaille, il y a du bruit ; la décoration est assez moche ; ça sent souvent mauvais ; il y a un peu d’herbe et quelques arbres ; je n’y ai pas d’intimité. 
Dans cet endroit où je travaille, j’ai beaucoup de mal à satisfaire mes besoins naturels : je ne peux pas y dormir, y manger, y boire, y recevoir de l’affection… enfin tous les besoins d’humains (je renvoie à la pyramide de Maslow, elle décrit bien cela).
​Où suis-je?

Vous hésitez entre une maison d’arrêt, une caserne, un foyer fermé, un open-space de courtiers en banque, un service psychiatrique, une maison de retraite…
​Cet endroit est fréquenté par des milliers d’humains chaque jours : c’est l’école. 
Oui, oui, lecteurs, c’est une école et j’y suis professeure.
​Et je me questionne. 
Pourquoi?
​Pourquoi dans un lieu qui concentre autant d’humains il y a si peu d’humanité?
Enseignante et mère d’enfants scolarisés, je vis l’évolution de l’école ou je devrais dire, l’involution. 
Les réformes, les décrets, les lois s’enchainent mais JAMAIS, l’essentiel, le fondamental est une préoccupation. 
Pourtant, la recherche (de tous domaines) alerte sur le besoin impérieux des enfants à connaitre la sécurité affective, émotionnelle et relationnelle. 
J’ai lu récemment un article tout à fait stupéfiant qui parle « d’amour compassionnelle » (Maël Virat) pour décrire la relation entre l’élève et l’enseignant. 
Donc, oui, la relation compte! 
On en revient à l’humanité…si..si… 
Comment peut-on être un groupe sans attention, sans relation, sans attachement, tout est lié.
Et c’est un TABOU!!
​La formation, les programmes et les injonctions cadrent la posture de l’enseignant. Nous apprenons quels gestes exercer, quelles activités mettre en œuvre pour différencier et/ou remédier, quel protocole déclencher pour telle situation, quoi dire, quoi penser…je m’égare! 
Mais à aucun moment on ne nous encourage à être la personne que nous sommes. 
Celle qui va travailler au contact de dizaines de petites personnes (pas en devenir car, scoop, les enfants sont déjà des personnes) et de grandes personnes. 
J’ai même entendu en formation initiale : « tu as ta casquette de prof, et quand t’es pas en cours, tu peux l’enlever et être toi ». 
J’ai saigné des oreilles…
​Toute fraiche dans notre chère institution, je m’interroge sur cette double dichotomie élève/enseignant- adulte/enfant… je ne suis surement pas assez bi-polaire aujourd’hui pour m’en sortir. 
Et je peux assurer que c’est une source de souffrance pour la professionnelle que je suis. Quand je vais travailler dans « cet endroit », je suis moi, je suis Aurélie et je ne comprends pas les yeux écarquillés de certains collègues (adultes), les petites remarques assassines des mêmes collègues parce que mes petits collègues (les élèves, hein! vous m’aviez comprise) me sautent dans les bras, m’apportent une part de gâteaux, me demandent comment va mon chat, me tiennent ma veste dans le couloir ou mon thermos de café, m’apportent mes pantoufles dans le couloir quand je discute avec ma collègue adulte (hou…c’est pas bien, je ne suis pas dans la classe à 8h32), quand une maman pleure dans mes bras… 
Non, je ne suis pas leur copine, je ne suis pas leur maman, je suis l’adulte avec qui ils passent leur journée. 
Je suis l’adulte qui met à leur disposition des situations et du matériel pédagogiques pour apprendre. 
Mais je crois sincèrement que chaque enseignant devrait se défaire de ce carcan institutionnel, de cette culture scolaire (ou la faire évoluer, sur un malentendu on pourrait progresser) et laisser la personne qu’il est agir. 
La posture de l’enseignant est décrite par Dominique Bucheton comme « une structure pré-construite du penser-dire-faire ». 
Est-ce que l’affectif et le relationnel ne pourrait-il pas prendre une place prépondérante comme facteur de l’apprentissage? 
Est-ce qu’on ne pourrait pas se recentrer sur la personne, pas l’élève, pas le citoyen, pas l’enseignant, juste la personne. 
Au regard de la société et de son mal-être (insécurité, violence de tout ordres), de la multiplication des mouvements civiques (tout n’est pas perdu), de la multiplications des réseaux d’entre-aide (merci internet, merci les gens), l’école ne pourrait-elle pas péter un coup (oups! pardon, je l’ai dit!!! C’est le penser-dire-faire, je suis à fond dans ma posture) et lâcher prise!
Arrêter son mood caserne, enclos à être humains, institution violente (coucou Bourdieux)… 
Peut-être qu’il y aurait moins d’enfants en difficultés, d’élèves à besoins éducatifs particuliers, d’enseignants en burn out sous médocs (comment est-ce possible avec toutes ces vacances?) et qu’on pourrait enfin développer une société égalitaire et empathique (je ne supporte plus le terme bienveillance, je ne veux pas croire qu’on décide de ne pas l’être).
​On me dira que je fais de la démagogie, que je ne propose par un cadre assez rigide à mes élèves, que ce n’est pas le comportement attendu mais tant pis. 
Je ne peux pas faire ce métier si je ne suis pas moi à 100%. 
Je ne peux pas faire semblant et je n’aime pas porter de casquettes! 
Et heureusement, sur ma route, il y a de super rencontres, de merveilleuses collègues et je veux croire que l’on peut semer de petites graines d’humanité de-ci, de-là. »
Aurélie Doussau

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